Alors que l’attention mondiale se porte sur l’Iran, une nouvelle coalition se forme dans l’ombre. Elle révèle comment le président Erdogan unifie rapidement le monde sunnite, transformant d’anciens rivaux en alliés pour encercler l’État juif.
Le blitz diplomatique Erdogan a lancé un vaste effort de réconciliation, signant des pactes de défense et d’énergie avec l’Arabie saoudite et l’Égypte, tout en consolidant des alliances avec la Jordanie. L’objectif ? Remplacer « le croissant iranien autour d’Israël » par un mur diplomatique sunnite uni contre Jérusalem.
- En février 2026, le président turc a entamé une tournée intensive au Moyen-Orient, marquant un tournant dans les relations avec d’anciens rivaux sunnites.
- Il a visité l’Arabie saoudite le 3 février, puis l’Égypte le 4 février, avant de recevoir le roi de Jordanie Abdullah II à Istanbul le 7 février.
- Ces visites ne sont pas anodines : elles visent à consolider un front uni sunnite, en remplaçant les divisions passées (liées notamment au soutien turc aux Frères musulmans) par des partenariats concrets en matière de défense, d’énergie et de sécurité régionale.
1. Les faits
Depuis 2022–2025, la Turquie a mené un processus de normalisation spectaculaire :
- Réconciliation avec l’Arabie saoudite après l’affaire Khashoggi
- Rapprochement stratégique avec les Émirats arabes unis
- Détente avec l’Égypte après une décennie de tensions liées aux Frères musulmans
- Maintien d’un partenariat sécuritaire étroit avec le Qatar
- Coopération renforcée avec la Jordanie
- Avec l’Arabie saoudite : Les discussions avec le prince héritier Mohammed ben Salmane ont abouti à des accords majeurs, incluant un investissement saoudien de 2 milliards de dollars dans les énergies renouvelables en Turquie (visant une capacité de 5 000 MW en solaire), ainsi que des pactes de coopération en défense. Cela inclut des transferts de technologie pour des drones et des systèmes de défense aérienne, avec un objectif de commerce bilatéral à 50 milliards de dollars. Erdogan a insisté sur une « confiance stratégique croissante » pour contrer les instabilités régionales, y compris en Syrie et à Gaza.
Ces accords renforcent notre évaluation d’un « mur diplomatique sunnite » : ils visent non seulement à booster l’économie, mais aussi à coordonner contre des influences perçues comme déstabilisantes, dont Israël est souvent cité comme acteur principal par les médias turcs et arabes. - Avec l’Égypte : La visite au Caire a été un point culminant, marquant la fin d’une décennie de tensions. Erdogan et le président Abdel Fattah al-Sissi ont signé un accord-cadre militaire de 350 millions de dollars, couvrant la production d’armes, le partage d’intelligence et des exercices conjoints. Cela inclut des livraisons de systèmes de défense aérienne turcs et de munitions. Les deux pays ont élevé leurs relations au niveau de « partenariat stratégique », avec un objectif de commerce à 15 milliards de dollars.
Les discussions ont porté sur Gaza, la Syrie et l’Afrique, où ils partagent des préoccupations sur l’influence israélienne et émiratie.
C’est une pierre importante qui s’ajoute au remplacement du « croissant iranien » par un bloc sunnite : l’Égypte, avec son influence en Afrique et sur le canal de Suez, apporte une dimension logistique cruciale pour isoler Israël économiquement, notamment via le contrôle des routes maritimes. - Avec la Jordanie : Les échanges avec le roi Abdullah II ont renforcé cette coalition, avec un communiqué conjoint appelant à la paix en Syrie et à Gaza. Erdogan a exprimé un alignement sur les « préoccupations communes » concernant la stabilité syrienne, impliquant une coordination contre les influences extérieures (y compris israéliennes). Une visite potentielle en Jordanie est prévue, soulignant l’intégration de ce pays dans le réseau.
- Ces réconciliations ne sont pas isolées les unes des autres : un communiqué conjoint des ministres des Affaires étrangères de Turquie, Égypte, Indonésie, Jordanie, Pakistan, Qatar, Arabie saoudite et Émirats arabes unis (daté du 9 février 2026) condamne fermement les « politiques expansionnistes israéliennes en territoires occupés », appelant à une unité islamique contre ces mesures.
- Des sources israéliennes, comme Ynet News, interprètent cela comme une « coalition d’intérêts contre Israël », où la Turquie joue un rôle unificateur.
- Certains analystes parlent même d’un « axe sunnite radical » inspiré des Frères musulmans, soutenu par la puissance militaire turque et les finances saoudiennes, visant à contrer Israël et l’Iran.
Il s’agit d’un retour pragmatique à la tentative de domination régionale et de reconstitution de l’Empire ottoman. L’axe turco-qatari isolé de 2017–2021 a laissé place à une stratégie d’influence économique.
2. Les limites structurelles
« L’unification du monde sunnite n’est toutefois pas un pari gagné d’avance :
- L’Arabie saoudite revendique elle-même le leadership religieux sunnite (Gardienne des Lieux saints).
- L’Égypte conserve un poids démographique, militaire et religieux central.
- Les Émirats ont une stratégie autonome, technocratique et anti-islam politique.
- La Turquie soutient idéologiquement les Frères musulmans, ce qui crée des frictions persistantes.
Il existe donc une coordination pragmatique, mais la fusion idéologique et le commandement unifié sous Ankara demanderont encore des efforts.
3. Objectif : encercler Israël
a) Relations Turquie–Israël
Les relations turco-israéliennes oscillent entre confrontation rhétorique (Erdogan qualifie Netanyahou de Hitler et Israël de régime nazi) et coopération pragmatique :
- Coopérations économiques persistantes.
- Intérêts énergétiques communs en Méditerranée orientale.
- Tensions politiques fortes.
Erdogan instrumentalise la cause palestinienne pour son leadership islamique, mais Ankara n’ose pas mener une stratégie militaire d’encerclement directe d’Israël.
b) Les pays mentionnés sont-ils gagnés à l’axe turc ?
- L’Arabie saoudite : elle était discussion avancée avec Washington sur une normalisation conditionnelle avec Israël, et elle semble avoir tourné la page et renoncé. Des articles ouvertement anti-israéliens et antisémites ont récemment fait les Unes des journaux saoudiens, ce qui n’avait pas été observé depuis longtemps.
- Égypte : partenaire stratégique d’Israël depuis 1979, mais des observateurs ont tiré la sonnette d’alarme concernant l’établissement de bases militaires avancées dans le Sinaï, en infraction avec le traité de paix.
- Jordanie : coopération sécuritaire constante avec Israël dans un climat politique d’hostilité permanente et de désir de vengeance.
Ces États ont des divergences politiques avec Jérusalem, mais seront-ils assez imprudents pour s’engager dans une coalition militaire anti-israélienne ? Erdogan mise sur cette option.
La « guerre de l’ombre » en Afrique
Loin des caméras, une bataille stratégique fait rage. De la Libye au Soudan et à la Somalie, les renseignements turcs et égyptiens coordonnent leurs actions pour contrer les influences rivales et restreindre l’accès stratégique d’Israël à la mer Rouge.
La stratégie : il ne s’agit pas seulement de diplomatie, mais de confinement. La région évolue d’un « camp sunnite modéré » vers une grande coalition islamique visant à isoler Israël diplomatiquement et économiquement.
- En Libye : Les deux pays, autrefois rivaux (Turquie soutenant le gouvernement de Tripoli, Égypte le maréchal Haftar), alignent désormais leurs efforts pour stabiliser le pays et limiter les ingérences extérieures. Des sources indiquent une coordination des renseignements turcs et égyptiens pour contrer les milices soutenues par les Émirats, perçus comme alliés d’Israël.
- Au Soudan : L’Égypte a déployé des drones de combat turcs (modèle Bayraktar) à sa frontière sud-ouest, escaladant son implication dans la guerre civile soudanaise contre les Forces de soutien rapide (RSF), soutenues par les Émirats.
La Turquie fournit un soutien logistique et intelligence, formant un axe avec l’Arabie saoudite pour empêcher la fragmentation du Soudan – vue comme une menace pour la sécurité de la mer Rouge. Cela vise à restreindre l’accès israélien via des proxies. - En Somalie : L’Égypte a augmenté sa présence militaire à environ 10 000 troupes après la reconnaissance par Israël du Somaliland en décembre 2025.
La Turquie, avec sa base militaire à Mogadiscio (la plus grande à l’étranger), forme des forces somaliennes et construit des infrastructures. Un accord de défense saoudien-somalien renforce cet axe, visant à contrer l’influence israélienne et émiratie dans le détroit de Bab el-Mandeb. - L’objectif : sécuriser la mer Rouge contre toute « présence militaire étrangère » (lire : israélienne), protégeant ainsi le canal de Suez et isolant Israël des routes maritimes africaines.
Cette stratégie de « confinement » transforme le « camp sunnite modéré » (historiquement aligné sur les États-Unis et tolérant envers Israël) en une nouvelle coalition islamique. Des analystes israéliens voient cela comme une « remplacement de l’axe chiite iranien par un axe sunnite des Frères musulmans », avec la Turquie en leader.
- L’objectif ultime : Isoler Israël diplomatiquement (via l’OCI et des appels à l’unité musulmane contre « l’expansionnisme » perçu ou inventé par Erdogan) et économiquement (contrôle des routes énergétiques et maritimes), tout en promouvant une paix régionale (entendre par là, augmenter la pression contre Israël pour appuyer sur le bouton le moment venu, à l’occasion, par exemple, d’un gouvernement israélien de gauche) sous influence sunnite.
Netanyahou, dernier bastion de résistance
Le 19 janvier 2026, lors d’un discours à la Knesset, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a explicitement déclaré qu’il n’y aura « pas de soldats turcs ou qataris dans la bande de Gaza », rejetant toute implication militaire de ces pays dans la gestion post-guerre du territoire.
Ce veto intervient quelques jours après l’annonce par la Maison-Blanche d’un « Board of Peace » (Conseil de paix), un comité de 11 membres supervisé par les États-Unis pour superviser la reconstruction et la stabilisation de Gaza, incluant des représentants turcs (comme le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan) et qataris.
Netanyahu n’a pas hésité à s’opposer frontalement au président Trump, et il a instruit son ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, de transmettre ces objections au Secrétaire d’Etat Marco Rubio à Washington, soulignant un « désaccord » avec les États-Unis sur ce point et une ligne rouge qu’il ne laissera pas franchir.
Ce refus n’est pas nouveau : il fait écho à des déclarations antérieures, comme en octobre 2025, où Israël avait déjà exprimé son opposition à toute force armée turque à Gaza dans le cadre d’un plan américain de fin de guerre.
La Turquie, de son côté, a réagi en affirmant qu’aucune décision finale n’a été prise sur sa participation, et qu’elle reste intéressée par un rôle dans une force de stabilisation internationale.
Lien avec la stratégie d’Erdogan : Une contre-mesure au « mur sunnite »
La décision de Netanyahou s’intègre directement dans une tentative israélienne de contrer le « blitz diplomatique » d’Erdogan, que nous avons détaillé précédemment. Erdogan, en s’imposant comme médiateur influent à Gaza via des troupes ou une aide humanitaire, lui permettrait d’étendre son influence dans le « croissant sunnite » qu’il construit autour d’Israël.
En refusant radicalement cette présence, Netanyahu vise à :
- Prévenir une infiltration turque : La Turquie, sous Erdogan, est un soutien aux Frères musulmans (patrons du Hamas), et une présence à Gaza pourrait renforcer des proxies anti-israéliens. La présence turque renforcerait directement les efforts turcs pour se coordonner avec l’Égypte.
- Maintenir le contrôle israélien : Netanyahu insiste sur le fait qu’Israël décidera seul des forces internationales acceptables à Gaza, évitant ainsi que la coalition sunnite d’Erdogan ne transforme Gaza en un levier pour un « confinement » plus large d’Israël.
- Ne pas éviter les risques de tensions avec les États-Unis : Bien que Trump ait inclus la Turquie dans le plan, le Premier ministre israélien n’a pas hésité à prendre le risque de déclencher des tensions avec le président Trump, dont il est proche, tant l’enjeu dépasse le stade de la relation entre les deux hommes.
Par ailleurs, le désaccord public d’Israël sert à renforcer l’alliance israélo-américaine contre l’expansionnisme turc. Cela s’aligne sur une stratégie plus globale où Israël cherche à diviser le bloc sunnite naissant, en exploitant les divergences internes : par exemple, les Émirats arabes unis, plus pro-israéliens, pourraient s’opposer à une dominance turque, et l’Egypte, acteur le plus hostile aux Frères musulmans, qui ont failli faire tomber le pays après la chute de Moubarak, devra choisir entre l’axe sunnite et le danger frèriste (Après la chute de Hosni Moubarak en 2011, les Frères musulmans ont rapidement pris le pouvoir via Mohamed Morsi, élu président en 2012, lequel a tenté d’annuler la constitution égyptienne et promis de déchirer le traité de paix avec Israël).
En somme, le refus de Netanyahou n’est pas seulement une posture défensive sur Gaza, mais une pièce clé dans une guerre d’influence plus large contre la stratégie d’Erdogan.
Si cette coalition sunnite se consolide, elle pourrait amplifier les pressions sur Israël via l’Organisation de la coopération islamique (OCI), où la Turquie pousse pour des sanctions économiques. Cependant, des défis comme les objections américaines ou les réticences internes au bloc sunnite pourraient limiter l’impact.
© Jean-Patrick Grumberg pour Israël 24/7.org

