L’opération américaine du 3 janvier 2026 a arraché Nicolás Maduro au pouvoir, mais n’a pas arraché le chavisme à ses réflexes. La continuité sécuritaire, l’architecture de la peur et la tentation du bouc émissaire survivent à l’homme. Pour la petite communauté juive résiduelle, ce moment n’est pas une délivrance : c’est un interrègne, où une expression — “connotation sioniste” — peut suffire à transformer une transition en chasse aux symboles. Il faut se méfier des images trop propres. Un président capturé dans un raid nocturne, transféré à New York et présenté à un juge fédéral : l’Occident adore ces séquences, parce qu’elles donnent l’impression que l’ordre se rétablit d’un coup. Mais la chute d’un homme n’est pas la chute d’un système, surtout lorsque ce système a appris à gouverner par la polarisation, la coercition et la mythologie. Pour la communauté juive du Venezuela, ce détail n’est pas théorique. C’est l’équation quotidienne. Depuis le 3 janvier 2026, la question n’est pas “Maduro est-il fini ?” La question est : Qui contrôle l’appareil, qui contrôle le récit, et qui contrôlera la rue lorsque l’humiliation cherchera un exutoire ?
Le Venezuela, aujourd’hui, ressemble moins à une “libération” qu’à une zone grise de transition : une recomposition rapide au sommet, sans transformation garantie des ministères de la force. Reuters décrit une gouvernance désormais tenue par une coalition politico-militaire, avec Delcy Rodríguez installée comme présidente intérimaire, tandis que les figures clés de l’appareil sécuritaire demeurent influentes. Cette continuité est précisément ce qui inquiète les minorités. Dans un régime où la coercition est autant un outil de sécurité qu’un mode de gouvernement, la transition est un moment paradoxal : le pouvoir se fragilise, donc il se durcit ; il perd sa légitimité, donc il cherche une narration ; il perd son chef, donc il réactive ses réflexes. Or le chavisme a un réflexe documentaire : il sait désigner. Il sait nommer un ennemi total — l’“impérialisme”, le “complot”, et, de plus en plus, le “sionisme” comme code commode permettant d’agréger les États-Unis, Israël, la finance, la trahison intérieure et l’ennemi invisible en un seul mot.
C’est ici que la phrase de Delcy Rodríguez — attribuant à l’opération américaine une “connotation sioniste” — doit être lue pour ce qu’elle est : une activation rhétorique. Ce n’est pas un débat sémantique. Dans un pays où les institutions sont fragiles et la violence souvent sous-traitée, les mots de l’État font plus que commenter : ils orientent les permissions. Un vocabulaire conspirationniste — surtout lorsqu’il associe un événement de souveraineté humiliée à une causalité “sioniste” — crée un terrain favorable à deux dérives : la désignation d’une minorité comme substitut local d’une puissance étrangère et la réversibilité entre haine géopolitique et violence domestique et c’est précisément ce que la communauté juive redoute. Le fait majeur n’est pas que les Juifs du Venezuela “espèrent”. Le fait majeur est qu’ils se taisent. Leur silence est un indicateur plus fiable que toutes les conférences de presse : c’est la preuve que l’environnement n’a pas basculé du côté de la confiance. Reuters et d’autres médias ont décrit des mesures de prudence immédiates : réduction de l’exposition publique, réorganisation des activités communautaires, posture sécuritaire renforcée. Même si chaque communauté a ses codes, le message stratégique est universel : une minorité qui se rend invisible indique que l’État n’est pas encore redevenu prévisible. Cette prudence s’inscrit dans une histoire longue. Dès 2009, l’attaque d’une synagogue à Caracas avait montré comment un climat de tension pouvait se traduire en actes concrets contre la vie juive locale. La mémoire collective n’oublie pas les transitions qui “ouvrent” en haut et “craquent” en bas.
Pour Israël, la séquence vénézuélienne ne se réduit pas à un feuilleton latino-américain. C’est un dossier de sécurité nationale, parce que l’Amérique latine a déjà servi — à différents degrés selon les pays et périodes — de terrain de financement, de facilitation et d’implantation pour des réseaux liés au Hezbollah, notamment via des économies illicites. Reuters rappelle que les États-Unis articulent désormais explicitement la transition vénézuélienne à une logique plus large de neutralisation d’écosystèmes transnationaux et de repositionnement géostratégique. Mais cette dimension comporte un risque politique interne : plus la bataille géopolitique est racontée comme un duel Washington–Téhéran, plus certains acteurs locaux ont intérêt à “prouver” leur souveraineté en réactivant le vieux ressort du complot. Le “sionisme” devient alors le raccourci parfait, parce qu’il permet de dire : ce n’est pas notre crise, c’est leur guerre. En clair : plus l’enjeu Iran–Hezbollah devient central dans le récit public, plus la communauté juive locale peut être exposée à une instrumentalisation, même si, sur le fond, l’affaiblissement des réseaux hostiles serait une bonne nouvelle stratégique.
L’opposition vénézuélienne, incarnée par María Corina Machado, est une autre pièce du puzzle. Elle bénéficie d’un capital moral très rare : le Nobel de la paix 2025, attribué pour son combat pro-démocratie. Mais Reuters souligne aussi le caractère politiquement contraint de sa position dans la configuration actuelle, où Washington semble privilégier une gestion “pragmatique” de la transition avec des figures issues du régime, et où l’opposition est fragmentée. C’est une donnée importante pour Israël : une transition “gérée” peut stabiliser à court terme, mais elle peut aussi maintenir intactes les structures de récit et de coercition qui ont nourri l’antisémitisme politique. Ce n’est pas l’idéologie proclamée qui compte, c’est la capacité de l’État à renoncer à ses codes de désignation.
Pour évaluer sérieusement l’orientation du Venezuela post-Maduro — et, corrélativement, le niveau de risque pesant sur la communauté juive — il faut cesser de raisonner en slogans et appliquer une grille de lecture fondée sur quatre tests vérifiables : d’abord un test rhétorique immédiat, mesuré à la disparition des insinuations “sionistes” comme clé explicative du réel et, plus largement, au renoncement du pouvoir aux sous-entendus conspirationnistes ; ensuite un test sécuritaire à 30–90 jours, qui se traduira par une protection visible des synagogues, écoles et centres communautaires, par l’ouverture d’enquêtes effectives en cas de menaces et par une coopération transparente avec des observateurs indépendants ; puis un test institutionnel à 3–6 mois, portant sur une réforme ou une reconfiguration réellement traçable des chaînes de commandement de l’intérieur et du renseignement — au-delà des libérations ponctuelles et des gestes de communication ; enfin un test géopolitique à 6–12 mois, attesté par le démantèlement documenté des facilités accordées à des réseaux transnationaux hostiles, non au moyen de purges symboliques, mais via une architecture judiciaire et financière durable, capable de survivre aux changements de personnes et de cycles politiques.
Il y a une erreur que l’Occident commet souvent : confondre la fin d’un épisode avec la fin de la série. La capture de Maduro est un choc de souveraineté et un précédent juridique majeur, jusque dans le débat américain lui-même sur l’étendue des pouvoirs présidentiels. Mais au Venezuela, le centre de gravité n’est pas à New York : il est dans la continuité de l’appareil, dans la rue, et dans la narration.
Pour les Juifs du Venezuela, la transition ne se mesurera pas à la photo d’un ex-président menotté, mais à une chose plus rare : la disparition de leur utilité politique comme bouc émissaire. Tant que l’on pourra expliquer une opération militaire, une crise économique ou une humiliation nationale par une lecture à “connotation sioniste”, la société restera disponible pour la violence symbolique — et parfois, pour la violence tout court. Si Israël veut lire correctement ce moment, il doit comprendre une règle simple : la sécurité régionale n’est pas uniquement une affaire de missiles et de routes de financement. C’est aussi une affaire de mots. Et au Venezuela, les mots viennent de rappeler qu’ils n’ont pas changé d’école.
© Fundji Benedict
